LES RÉCITS

QUI SONT LES HÉROS ?

Quatre textes questionnant la notion de héros et les mythes qui les entourent. Cette réflexion vient suivre un travail entamé à Dakar sur les symboles constituant le concept de nation. L’Histoire est ici fragmentaire et fait appel à plusieurs narrations.
Une histoire subjective, qui m’a amené à réfléchir autour de concepts tels que les frontières, les récits alternatifs à la grande Histoire et les mythes qui les nourrissent.
 
Deux personnages rythment ces récits, Cheikh Ahmadou Bamba, connu sous les noms de Serigne Touba, Bamba, créateur du mouridisme au Sénégal et résistant contre la colonisation.
Le texte Gox, questionne son image qui à travers le temps serait restée figée contrairement à la multiplications des récits qui entoure le personnage.
C’est à travers le parcours initiatique et du personnage de Niangu cherchant à retracer l’histoire de Cheikh Ahmadou Bamba que le premier récit se déploie dans une anticipation historique.
Je questionne ici la religion et ses écrits, les systèmes de croyance singuliers et ceux qui se voudraient universels. Ce personnage, réel, m’a beaucoup marqué lors de mon séjour à Dakar, et cette nouvelle est une synthèse du cheminement de ma réflexion.
Qui est-il ? Comment son image, cette seule image de lui évoluerait avec le temps ? Cette histoire est-elle linéaire ou fragmentaire ?
Makumba, le vieillard nous fera la visite de cette histoire, pour lui subjective, mais tout aussi valable que celle imposée par son État, le Gox (qui signifie le quartier, une zone délimitée, en wolof).

Sun Ra est le second personnage de ces récits, son mythe égyptomanique, source d’interprétation fait ici l’objet de l’anticipation d’une politique qu’il aurait pu mettre en œuvre si son projet d’amener le peuple afro-américain avait eut lieu.

Ces personnages, devenue icônes politique véhiculent autour d’eux un ou plusieurs mythe. Celui de Cheikh Ahmadou Bamba l’élèvera au rang d’un demi-dieu, considéré aujourd’hui par la communauté baye Fall comme un Dieu ayant vécu sur terre. Son passage aura marqué une évolution très récente de la pratique de l’Islam au Sénégal.

Sun Ra aura lui véhiculer un mythe « egyptomanique » en confrontation au contexte socio-politique de l’époque; questionnant à travers son statut d’artiste sa propre identité culturelle et créant sa genèse à travers certaines production de l’intelligenstia noire. Il s’appuie sur des ouvrages tels que Stolen Legacy (publié en 1954)de Georges James pour qui les premiers égyptiens a avoir construit des pyramides furent noires. 

Ces deux nouvelles seront ponctués par deux textes, La voix folle, et Fantômes Résistant-e-s.
C’est deux textes viennent pousser les concepts développés à leur paroxysme. La voix d’un ras le bol, la voix manifeste, criant son désarroi par cette logorrhée de mots listés. Les fantômes résistants sont la métaphore d’un combat renaissant, prenant place dans un paysage dévasté par une guerre robotique. Les esprits du lieu ressurgissent, en commençant par redonner vie au mausolée.

Ces textes ont été écrits ensemble, lors de ma réflexion autour de ces concepts, chacun d’eux relate un état d’esprit, un moment particulier, et des questionnements toujours en suspend.

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acte_2 FANTÔMES RÉSISTANT-E-S

Vue d’en haut la ville semblait inexistante. La nature semblait inexistante. La vie était inexistante. Un­ bleu profond avait remplacé la couleur de la terre, et le gris fumé des squelettes de ces bâtisses anciennement construites pour glorifier la nation Beta rasaient le sol. Il était rare de trouver des herbes dans cette région, leur apparition était comme spectrale. Le spectre d’une région autrefois reluisante de plaines d’un jaune brillant, doré, annonçant le vent au rythme crépitant du frottement des épis de maïs.
Fantomatique, oui cette ville l’était dorénavant, laissant apparaître ces êtres décharnées, incarnés par leur tristesse de leurs pertes. Il n’était pas rare de voir bouger quelques briques posées au sol, comme si c’est fantômes voulant s’y assoir essayaient de former avec ces débris, des sièges. Souvent posés en cercle, ces sièges tombeaux donnaient presque l’impression d’un cercle privilégié de parole, un cercle ou s’exprimait frustration, incompréhension, mal être et tristesse.

La terre était-elle morte ?

Le 30 mai dernier, la flotte robotique du gouvernement ennemi, Sirius, attaquait la nation Beta pour des divergences sur le traçage de la frontière qui les séparaient. Pour Sirius la seule solution a été d’éliminer le pays voisin afin d’en effacer les traces et la frontière qui devait les diviser.
Les âmes du Beta menaient elles aussi une lutte, celle de garder leurs terres inoccupées par l’ennemi, et redonner place à la nature, flamboyante qu’elle fut, une résistance fantomatique qui en réfrénait plus d’un.
Les fantômes résistants.

Le dernier conflit avait anéanti le paysage, nous donnant l’impression qu’aucune forme de vie n’avait pu demeurer sur cette terre.

Ici, rien ne semblait vivre. La lourdeur du silence sur le paysage, il avait même l’air d’y peser si fort que plus rien ne pouvait sortir de cette terre au bleu profond. Le vent se faisait rare, les mouvements de la poussière aussi alors. Quand il se manifestait, aucune résonance ne se faisait entendre. Le son du sable glissant sur une feuille morte, pas même ce son émanait de ce paysage figé.
Le silence, vrombissant,  celui qui se longe au fond du tympan, agissant comme la pression atmosphérique qui vous bouche les oreilles. Ni animaux, ni humains, insectes , cyborgs, ou robots ne semblait mouvoir ce paysage ligoté. Si même le son, et les fréquences étaient mortes, que restait-il ?
Il était difficile d’imaginer terre si aride, et sans vie, voir impossible, comme tenter de se représenter mentalement l’infini de l’univers.
On imagine les planètes, encore une autre, les constellations, encore une autre, en les additionnant, les multipliant, mais combien de fois encore ?

L’horizon avait l’air d’avoir été tracé à la règle, une droiture que l’on ne pouvait concéder à la nature. Ici la géométrie n’était pas variable. Comme empaqueté, prédécoupé le paysage avait été modelé machinalement par des explosions à l’impact symétrique et calculé. Il y a bien longtemps que nous n’utilisions plus nos mains pour modeler les choses, armes et technologie avaient été abandonnées au sort de machines codées pour irradier. Ce conflit avait fini par morceler la terre en une multitudes de carrés dont la profondeur variait par l’intensité des impacts reçus.
Un satellite avait pu récupérer des images, vu du ciel,
comme superposés les uns sur les autres, des segments coupaient avec sévérité le terrain.

La ruine la plus haute de ce paysage était celle du mausolée dédié à la grande Mame Diarra. Au loin nous pouvions apercevoir comme une source de lumière. La fine couche d’or qui couvrait la petite tour pyramidale du mausolée éclairait le bleu profond de la terre. Autour de la pyramide un carré de végétation s’était formé, comme si la lumière dorée avait un impact sur la pousse de ces herbes à l’allure étrange. En effet nul habitant de cette terre, ni même du pays voisin n’aurait pu identifier ces feuilles triangulaires d’un orange vif et d’un jaune presque fluo. Il y avait une dizaine de fleurs comme celle-ci, encadrant de manière quasi symétrique le mausolée. Dans ce paysage dévasté, ce carré de vie et de couleur paraissait comme un mirage, nous ne pouvions imaginer nature aussi luxuriante et flamboyante. Les hautes herbes qui parsemaient ce carré fleuri donnaient l’impression de vouloir protéger cette ruine grandiloquente amenant avec elle l’espoir que la ville pouvait renaitre.
Sur la droite de ce carré, un cercle de sièges tombeaux surement formé par les fantômes résistants. Peut-être venaient-ils ici aussi se concerter, admirer la nature flamboyante et la surveiller. Car cette nature semblait si paisible dans la pénombre de la ville, elle n’avait pas conscience de la catastrophe qui l’entourait, ou peut-être  que si,  mais elle s’en fichait, elle comptait lui ramper dessus, étaler ses couleurs vives sur le bleu profond de cette terre.

Cette région du monde était maintenant considérée comme inhabitable, échappant à tout contrôle.

La nation

« La nation, l’état, étatique, statique, le pays, ce-pays, le territoire, le terrain, la propriété, le propriétaire et la priorité, une zone, zoner, zone de non-droit, no-go-zone, N’Y ENTREZ PAS, enclavé, enfermé, comme cette cité, cité un peu plus haut dans les journaux, inatteignable par ces frontières, cas barrières, ces barbelés, ces murs, son tracé approximatif, le passage, passer, entrer, forcer, rêver, appartenir à ce territoire rêvé, cette contrée, cette terre, terrien, tu n’es rien, RIEN A FOUTRE DE CE-PAYS, cette limite, ce cadre, cette boîte infranchissable, une utopie pour certains, délimitée, limitée, encerclée, fermée, contrôlée, justifiée, justifier ce-pays, ce sol, cette matière terre, ou ce territoire administratif, administré par l’administrateur colonial, volant ce-pays, ses chefs, décidant, dissidents, décisionnaire, résistant pour ce pays, IL EST A MOI, je le prends, je me l’accapare, je l’étiquette, j’y plante mon drapeau, mes couleurs, mes idées, vos idées, égoïsme ironique et macabre, appartenance toujours tracée délimitée, imaginée, permis, père et mère, c’est par la mer que passe, que pars, qu’apparaît, disparaît, englué, englouti, noyé dans ce rêve qu’on m’a fabriqué, bricolé, donné, imaginé par vos soins, vos mains voraces que J’AI VOMI quand j’ai vu que tout ça n’était que machination sans machine parce que je ne peux que mâcher mes mots, voilà c’qui reste après avoir trié, sélectionné, recadré, découpé, décharné sans humaniser, enlevant, défaisant, grattant, prélevant, m’ordonnant de faire ce qu’il vous plait, sans me consulter, me demander, me dessiner ce dessein, dit sincère pensé comme vérité, l’obligation, la vraie, la loi, la loyauté, dictée en dictature, dictat, dite, différenciée par ces dires aux dix vérités, donnez-moi, glanez pour moi ce récit auquel je dois m’identifier, reconnaître, dans lequel elle m’a vu naître, MA PATRIE, patriotique, tiquée, MAIS T’ES QUI TOI, obligé, contraint, à se plier, à la règle, la mesure dosée, effilochée, qui se targue d’être l’unique, sans discuter, sans imaginer l’envers de l’endroit où elle se trouve, la pitié, QU’EST-CE QU’ILS EN FONT EUX DE VOTRE PITIÉ, calibré par les héritiers d’une nation empoisonnée, bricolée, fragmentée, non historiographiée, graffez sur ces murs votre propre vérité, celle que vous pensez être véracité, citez la juste une seule fois, comme un hymne, un appel, la pelle qui creuse, cherchant, sa propre histoire, écrivant, datant et réinventant une mélodie manier par les maux, les mauvais, les moins bons qu’on me dit, mais c’est la leur, d’histoire, alors laissez-nous décider, embarquer sur cette route que vous appelez altérité, alter ego, alternative, alors j’hâte le pas sur cette contrée native, hâtive, attention à ne pas trop vous hâter, vous risquerez l’accablement, le mensonge, mais sans la nuit d’été, vous resterez dans l’obscurité du non identifié, ce besoin de marquer, numéroter, fliquer, vérifier, automatiser, dématérialiser, lister, numéroter cette norme qu’il faut qualifier d’innommable, nommé dans un élan de supériorité supposée superposer un modèle inchangé qu’on a du mal à faire évoluer, il faut alors stigmatiser, enrayer, et bouffer tout ce qui est de côté, ce qui ne veut pas rentrer dans cette boîte qu’il ne faut surtout pas casser, brusquer, enflammer, exploser, dénaturer, par peur que votre authenticité soit balayée, d’un souffle, d’un coup, coup d’état, dirigé par L’ÉTAT D’ÂME DU DAMNE, amené à vriller, dégommer, les plots limitant la vitesse de votre pensée, moi j’essaye d’immerger, de balancer ces préjugés, ces regrets inavoués, cachés, nécrosés dans ce tissu d’anciennetés, fustigés, vestigés, vestige d’un passé qui doit être assumé, éclairé, crié, décrié par la critique criarde maintenant cryogénisée, elle gémit, agonise, encerclée, égorgée, tout ça parce qu’elle a essayé de résister, alors on la hache, on la dispatche, on la tâche, congelées, fixées, agrafées, clouées, collées, cette lisière est emmurée, par son tracé crayonné, piqué de bouts de verre cassés, balayé, machinalement, robotiquement ou l’aurait espéré, créé des êtres articulés, formés à déblayer, mater, frapper, gazer, injurier, déshumaniser, empoigner, fusiller tout ce qui doit être écarté, on y pense, on le voudrait, déléguer le sale boulot, le synchroniser, l’informatiser, le scripter, l’automatiser, le teaser d’une société rêver entièrement mécanisée, écartelée, flippée, flippante, sacrément pratique, plus besoin de voir, sentir, la merde qui nous tient, celle qu’on veut oublier, délayer dans des litres d’eau salée, celle qu’on regarde, sans rien faire, paralysés, enlisés, emmerdés, aveuglés, obstrué, bouché, je feinte, la solution, la dissolution de l’être, en essayant d’oublier mon autre, mon hôte, en lui ôtant tout ce qu’il lui restait d’important, lui prélevant, décortiquant, incisant, découpant, martelant, ciselant, modelant un assemblage d’images, qu’on me montre, avec lesquelles on me gave, me tanne, à se demander si c’n’est de la science-fiction, en friction, éphémère dictions aux vieux dictons, mais d’où viennent-ils, te plaisent-ils, ces tirailleurs, railleurs oubliés, exécutés, persécuté, gommé, enfant de la passivité, de l’agressivité, non, il n’y a rien d’étonnant, détonnant, publiquement, uniquement, manquement d’histoires, dénouement qu’on voudrait hasard»

nation