Entre mythe et réalité

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acte_1 GOX

Elle marchait depuis des heures face au soleil plombant. Ce nom lui apparaissait de manière spectrale à chaque pas qui la menait vers la place symbolique de son héros.

-JAMBAAR.

Depuis plus d’un millénaire les récits et les légendes s’étaient croisés, comme une guerre sainte des esprits sans jamais abîmer la mémoire de cette figure légendaire.
Son parcours grandissait de jour en jour « même mort, il tue encore ». Des milliers de livres aux histoires différentes se faisaient garants de la quête initiatique de cet homme. Il vivait depuis plus de 300 ans au sein des esprits de ce pays, chacun ayant son histoire à raconter. Pour certains il était un guerrier, pour d’autre un sage, et occupait même un siège à l’assemblée nationale malgré son absence physique, l’esprit suffisait.

Les décennies passèrent, mais les pratiques anciennes perduraient. À Gox en l’an 2120 il n’était pas non plus rare de croiser des vendeurs à la sauvette armés de porte-clefs hologrammes à l’image de B. Son image restée intacte évoluait en même temps que l’avancement technologique mondial.
 1000 ans se sont passés depuis son avènement, celui du guerrier au sang-froid « on nous tue, on ne nous déshonore pas ». Portées par des mégaphones accrochés aux murs de la cité, ce slogan était scandé toutes les quatre heures par des voies métalliques. Une ville qui semblait marcher à l’unisson, mais ce son était celui de voie(x) multiples. C’est sur la place de l’indépendance que nous trouvions de diverses significations à ce monument.

 Qui célébrions-nous ?

Le Gox, la fête nationale, était devenue coutumière… Ngiangou décida de répondre à l’appel .
Arrivée à la place de l’indépendance, divers monuments et statues se trouvaient dispersés sur ce terre-plein au milieu du grand boulevard, dont l’autel des talibés qui s’étaient battus pour leurs valeurs théocratiques. Sur la gauche de ce monument mémoriel se tenait une petite statuette à l’effigie des tiédosaris qui, 200 ans après le couronnement du Cheikh, se rebellèrent pour un retour aux valeurs animistes.

Posés en arc-de-cercle, au fond de la place, une rangée de photos concernant les puissants de cette terre devenue le Gox. Ces photos étaient recouvertes d’un film plastique, la matière rendait floue la perception des visages, le temps avait fini par les abimer.
Mais le monument le plus impressionnant était celui d’un homme drapé dont les yeux gardaient un calme imposant. Celui d’un grand homme que ce pays adorait depuis la fin du XIXe, qui s’était battu contre la colonisation et pour l’instauration d’un nouvel état théocratique.
Dans cette ville entourée de ruines et de bâtiments touchant le ciel la et terre, des lignes formées par ces constructions découpaient le paysage. Ces tracés à droiture approximative avaient tendance à pencher vers la terre, nous finissions par nous demander qui de la terre ou du ciel était incliné.
Il semblait que le temps s’était arrêté face à la représentation de cette figure religieuse – INTACTE.
Les écrans LED longeant les trottoirs faisaient office de murs de graffitis, hackés par des groupes de jeunes, les slogans publicitaires se transformaient en hommage au grand -B.

Les écrans détournés de la grande ville nous envoyait ces messages.

Nous sommes en l’an 320 de l’ère B. en 2173 selon le calendrier chrétien.

Les murs nous parlent, nous raconte les histoires singulières et collectives du Cheikh, mais aujourd’hui grâce à ces hologrammes, nous pouvions lui parler. B. FEPP, oui, il l’était, partout. Sur les murs, les écrans, les porte-clefs,  et surtout imposant sur la place de l’indépendance.
Les nouvelles technologies avaient réussies à le ressusciter ou du moins faire de son image, une image en mouvement en appelant un autre, l’élan dynamique qu’un personnage saint peut procurer à ses disciples le pensant mort mais se trouvant  fictivement en vie, actif, là, sous leurs yeux. Ces hologrammes ne parlaient pas, ils ne parlaient jamais, et c’est ce silence qui donna sa force aux milliers d’interprétations qui s’en suivirent. B. n’était plus considéré comme la parole, mais comme catalyseur d’un passé.

Aujourd’hui nombreux sont les marabouts se raccrochant à une généalogie douteuse, légitimant leur faits et gestes par une supposées descendance familiale. Et c’est ce que Ngiangou essayait de contrer depuis des années. Elle cherchait à revisiter les textes, si nombreux, qu’elle songeait souvent à abandonner. Les questions et les doutes finirent par la submerger et cette histoire qui se voulait si grande et unique lui semblait dorénavant fragmentaire, parcellaire et même lacunaire. lorsque qu’elle croisait les chercheurs homologués par l’Etat, CC pour les chercheurs du Cheikh.  N’étant pas historienne, sa légitimité faisait profil bas
Croyaient-ils eux-mêmes en leurs écrits ?

Ce fut lors d’un après-midi tout à fait banal que Ngiangu fit la rencontre de Makumba, un vieillard fluet dont le corps paraissait presque invisible sous son grand boubou d’un blanc virant au gris, grisé par les nuages de pollution menaçant la ville devenue sainte.
Ngiangou se dirigeait vers le port marchand de la ville. Comme attirée par un point fixe qui l’attendait vers l’ancienne gare. Elle voulait simplement fuir le soleil et rejoindre le peu de fraicheur qui s’y trouverait. La lumière écrasante rasait les murs, et trouver de l’ombre à ce moment de la journée était impossible. Les rues étaient vides, les habitants de la ville restaient chez eux ou dans leurs bureaux climatisés fuyant la chaleur. Il était rare de croiser des gens à ce moment de journée, surtout des vieillards comme Makumba.
L’air concentré, et le pas vif,  la jeune femme suivait sa trajectoire invisible et passa à côté de ce vieillard au pas lent et à l’allure flottante. Lorsqu’elle atteignit le seul arbre de la rue, le seul point ombragé qu’elle eut aperçu depuis sa sortie, elle entendit derrière elle « Jeune fille je peux te raconter une histoire » sur un ton ni affirmatif ni même interrogatif. Elle se retourna et trouva derrière elle le vieillard au regard narquois égrainant son chapelet.

Elle se laissa emporter par la proposition du vieil homme,  et débuta alors une longue déambulation dans la ville accompagnée par ses récits. Ngiangu découvrit des lieux insoupçonnés comme les ruines d’un passé pas si éloigné.

Marchant à une allure assez lente pour ne pas transpirer, Makumba et Ngiangu s’arrêtèrent devant une vieille bâtisse . Makumba parlait avec assurance de cette maison – qu’il appelait « Le commencement » et qui aurait accueilli durant cinq ans le Cheikh, lorsqu’il fut persécuté par les colons. Il assura que cette maison avait vu naître les idées révolutionnaires et d’émancipation de ce grand homme pour sa patrie. Mais pourtant elle n’avait jamais été répertoriée au patrimoine ou même énoncée dans un quelconque récit historique parlant de B.
Le bâtiment était vétuste, aujourd’hui squatté par quelques jeunes qui y trouvaient un refuge pour échapper, dans la journée, à la chaleur écrasante de la ville. Ils y entrèrent, levant les jambes pour  éviter les gravats. Pour monter à l’étage il fallait emprunter des escaliers à l’armature en fer rouillé apparente. Une fois à l’étage, au bout du couloir, une petite pièce aux murs tapissés d’écritures finement calligraphiées. Ngiangu trouva la pièce étrange et commença à déchiffrer, dans un arabe littéraire et approximatif, ces bribes de phrases mentionnant des noms de disciples connus, et des conseils sur le vivre en société. Troublée, elle prit du recul pour saisir mentalement l’image de cette pièce. Elle pensait que tout le monde aurait pu écrire ce genre de choses sur les murs, au nom du Cheikh ou simplement en référence. Makumba lui jura que ces écrits étaient plus anciens qu’elle et que lui-même. Ils seraient donc le début du livre tant connu et auquel tout le monde se réfère depuis plus de deux siècles.

Une fois sortis de la maison, ils continuèrent leur marche sans un mot. L’étudiante suivait les pas du vieillard se demandant où cela la mènerait. La chaleur était toujours aussi accablante, mais le soleil commençait à tourner, il était seize heure. La lumière était maintenant teintée par un filtre orange, moins blanche que le soleil de midi, moins aveuglante. La marche des deux compagnons éphémères suivait maintenant la corniche, à leur gauche l’océan, apprêté d’une nappe dorée que le soleil lui fabriquait. Nous dépassions la prison de Reubeuss pour arriver dans une petite allée, sans importance, il n’y avait rien autour, ni maison,  ni végétation, aucun accès, juste des pierres. Le vieillard pris une de ces pierres rouge et violettes criblées de petits trous, comme si un liquide arrivé à ébullition avait été versé puis séché par le temps. Sous cette pierre quelques signes y étaient apparents, comme creusés. Estampillée par des formes presque hiéroglyphique, elle était en fait le signe de la première communauté formée par B. Une trace presque effacée par le temps, la profondeur du signe n’était presque plus visible. Ngiangou se demanda comment le vieillard avait pu apercevoir une telle chose dans un endroit qui lui paraissait à elle si insignifiant. Il lui expliqua que ce mur qui encerclait la prison et donnant sur cette petite allée, était autrefois l’endroit où les disciples de B. emprisonnés par l’administration coloniale se faisait passer des messages. Ces signes métaphoriques ne pouvaient être interprétés que sous forme de proverbes. Le vieillard lui fit alors la lecture de cette pierre « Même un lion ne pourra te défier ». Cette phrase énigmatique était autre qu’une référence à cet épisode mythique de B. Poussé dans leurs retranchements, et face à la puissance de B. l’administration coloniale décida de l’enfermer dans une cage avec un lion affamé. A leur retour, le lion n’avait toujours pas mangé le grand homme.
Ngiangu se demanda comment ce mythe avait-il pu être relayé sur cette pierre abandonnée, et inexistante aux yeux de tous.
Des bribes d’histoire prenaient forme sous ses yeux. Un vendeur apparu dans l’allée, au bout de ses doigts, pendait une armée de petits hologrammes porte-clefs, l’image de B toujours impassible ressurgit.

L’appel du muezzin de la grande mosquée sonnait maintenant dix-sept heures, la corniche longeant l’océan toujours couvert par cette nappe d’un orange doré était maintenant envahit par les voitures, abandonnant le centre-ville a son vide nocturne.
Le bruit de la cité se déplaçait en périphérie, amenant avec lui un concert de klaxons, de pots d’échappement charbonnant les murs de la prison, les cris des chauffeurs mécontents, le son métallique et grésillant des radios, les conversations téléphoniques, et le chant des disciples partis prier au bord de l’océan. Ngiangu se demandait toujours comment ce si petit centre-ville pouvait accueillir pendant ces journées l’entièreté d’une ville pleine à craquer.

Comme prête à dégurgiter le surplus de ces informations, à la lisière de son estomac, la cité paraissait tenir bon, nous donnant l’impression que ce brouhaha était chose naturelle. La forêt de bâtiments chatouillant le ciel était maintenant imperceptible, le nuage gris et épais, rabaissait ce ciel d’un étage, lui créant comme un nouveau toit.

Les deux compagnons se dirigeaient maintenant vers la sortie du centre-ville, le silence créé entre eux n’avait rien de dérangeant, au contraire, il laissait ces bribes d’histoires coaguler dans leurs esprits.
Le vieux lui dit calmement qu’il souhaitait l’emmener à un troisième lieu, toujours aussi mystérieux, il n’en dit pas plus. Ils longèrent alors la corniche, marchant d’un pas sûr, passant la ceinture de voitures impatientes, crachant leur mécontentement par les pots d’échappement charbonneux.

Arrivés à l’entrée de médina, ils prirent la direction d’une petite ruelle ombragée, entre deux maison, un puits en brique de terre rouge. Il était rare de trouver aujourd’hui des constructions en terre, toutes les maison étaient fabriquées de ciment douteux, donnant une obsolescence presque programmée aux bâtiments de la ville, pas plus de trente ans. Mais ce puits, vieux si l’on en croyait les dires de Makumba, portait en lui les traces d’un récit particulier.
C’est en se penchant légèrement vers l’intérieur qu’on y trouvait à nouveau ces formes hiéroglyphiques aperçues plus tôt au dos d’une pierre. Cette fois le récit se faisait plus long, recouvrant le puis sur une profondeur incroyable. Nous ne pouvions en apercevoir le fond, rempli d’eau.
Le vieux ouvrit la bouche, Ngiangou n’avait pas aperçu le son de sa voix depuis leur départ de la prison. Il lui affirma que ce texte est un message de B., à l’attention de ses disciples.

La nuit tombait sur la ville, en s’éloignant du centre, les bâtiments se rapprochaient du sol. Les récits que Ngiangu avait écouté toute la journée lui posèrent question.
Abandonnant l’idée que les récits du Cheikh étaient ceux dictés par l’Etat, elle senti en elle un immense vide. Les mots coulaient lentement sur elle, se rattrapant parfois au creux de sa bouche. Elle essayait de les rattraper, les remettre en ordre, mais ils continuaient leur chute. L’histoire qu’elle connaissait depuis toujours, celle qu’on lui avait apprise s’entre choquait désormais à la résonnance des mots pronocés par le vieux Makumba.

Avait-elle maintenant le droit de croire en son propre récit ?