Bricolage d’histoires

Le récit ou raconter l’Histoire

L’Histoire d’un pays se place en tant que trame linéaire dans un espace donné, presque figé, ce que nous appellerons plus communément « La Grande Histoire », relatant des faits qui en amont on été validé par le corps Étatique, autrement dit le pouvoir.

Cette histoire aurait pour but de réunir sous un même glas la majorité, poussée à se reconnaitre dans une multitudes de concepts, identité, culture, authenticité… Je me pose ici la question de la construction de ces concepts, comment les mène-t-on vers le danger, c’est à dire le dogme de la vérité.

Quand pour connaitre le passé d’une société, nous nous servons de ce qu’on nous en raconte aujourd’hui, nous rendons à traiter les récits recueillis comme matériau dont il faut seulement extraire, par des opérations plus ou moins méthodiques et contrôlées, une certaine quantité d’infirmations. La production de récits, s’appuyant sur matériau narratif devraient être prise en compte dans la construction de l’Histoire. Ce matériau narratif, accompagné d’une étude sociologique trouverait une légitimité à par entière dans cette construction.

Les différents mode de récits, de narration devraient prendre leur place. La science-fiction elle même se trouve souvent être une réflexion, un reflet de nos sociétés, les concepts abordés dans ce mode de récits sont pour moi aussi légitime que des concepts philosophique, ou sociologique. Nombre fois, par le biais de l’anticipation, ces textes nous ont montré leur force de dégager des problématiques sociétales, et politiques sans passer par la rhétorique.

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LES RÉCITS

QUI SONT LES HÉROS ?

Quatre textes questionnant la notion de héros et les mythes qui les entourent. Cette réflexion vient suivre un travail entamé à Dakar sur les symboles constituant le concept de nation. L’Histoire est ici fragmentaire et fait appel à plusieurs narrations.
Une histoire subjective, qui m’a amené à réfléchir autour de concepts tels que les frontières, les récits alternatifs à la grande Histoire et les mythes qui les nourrissent.
 
Deux personnages rythment ces récits, Cheikh Ahmadou Bamba, connu sous les noms de Serigne Touba, Bamba, créateur du mouridisme au Sénégal et résistant contre la colonisation.
Le texte Gox, questionne son image qui à travers le temps serait restée figée contrairement à la multiplications des récits qui entoure le personnage.
C’est à travers le parcours initiatique et du personnage de Niangu cherchant à retracer l’histoire de Cheikh Ahmadou Bamba que le premier récit se déploie dans une anticipation historique.
Je questionne ici la religion et ses écrits, les systèmes de croyance singuliers et ceux qui se voudraient universels. Ce personnage, réel, m’a beaucoup marqué lors de mon séjour à Dakar, et cette nouvelle est une synthèse du cheminement de ma réflexion.
Qui est-il ? Comment son image, cette seule image de lui évoluerait avec le temps ? Cette histoire est-elle linéaire ou fragmentaire ?
Makumba, le vieillard nous fera la visite de cette histoire, pour lui subjective, mais tout aussi valable que celle imposée par son État, le Gox (qui signifie le quartier, une zone délimitée, en wolof).

Sun Ra est le second personnage de ces récits, son mythe égyptomanique, source d’interprétation fait ici l’objet de l’anticipation d’une politique qu’il aurait pu mettre en œuvre si son projet d’amener le peuple afro-américain avait eut lieu.

Ces personnages, devenue icônes politique véhiculent autour d’eux un ou plusieurs mythe. Celui de Cheikh Ahmadou Bamba l’élèvera au rang d’un demi-dieu, considéré aujourd’hui par la communauté baye Fall comme un Dieu ayant vécu sur terre. Son passage aura marqué une évolution très récente de la pratique de l’Islam au Sénégal.

Sun Ra aura lui véhiculer un mythe « egyptomanique » en confrontation au contexte socio-politique de l’époque; questionnant à travers son statut d’artiste sa propre identité culturelle et créant sa genèse à travers certaines production de l’intelligenstia noire. Il s’appuie sur des ouvrages tels que Stolen Legacy (publié en 1954)de Georges James pour qui les premiers égyptiens a avoir construit des pyramides furent noires. 

Ces deux nouvelles seront ponctués par deux textes, La voix folle, et Fantômes Résistant-e-s.
C’est deux textes viennent pousser les concepts développés à leur paroxysme. La voix d’un ras le bol, la voix manifeste, criant son désarroi par cette logorrhée de mots listés. Les fantômes résistants sont la métaphore d’un combat renaissant, prenant place dans un paysage dévasté par une guerre robotique. Les esprits du lieu ressurgissent, en commençant par redonner vie au mausolée.

Ces textes ont été écrits ensemble, lors de ma réflexion autour de ces concepts, chacun d’eux relate un état d’esprit, un moment particulier, et des questionnements toujours en suspend.

TIEDO

Avant de constituer un un pays, le Sénégal était divisé en sept royaumes, défendus par des chevaliers et dont les prouesses étaient contées par les griots du roi.

Un tiédo est un noble chevalier de la couronne (quelle qu’elle soit et où que ce soit dans toute l’étendue du Djoloff (Cadior, Baol, Sine, Saloum, Fouta, Walo, Boundou, Gandiol, Niani). Longtemps réfractaires aux tentatives d’islamisation, de christianisation, et de colonisation, ces cavaliers rebelles constituent alors une forme d’aristocratie rurale. Les colons européens portaient une aversion profonde envers les tiédos car ceux-ci ont été les pionniers de la lutte contre la colonisation.

Les Tiédos étaient surtout présents dans le Cayor, le Ndiambour, le Djolof, le Waalo, le Baol, Fouta-Toro, le Sine et le Saloum. Ils portaient les cheveux tressés parfois agrémentés d’ornements en or, ou des dreadlocks, sur leurs vêtements toutes sortes d’amulettes, et de bijoux. Ils avaient les oreilles percées en signe de noblesse et de refus de la conversion musulmane dans la société wolof. La plupart était d’origine wolof, mais les thiédos étaient aussi souvent Peuls, Sérères, Mandingues ou Maures. Ils étaient réputés pour leur force et leur cruauté à la guerre, comme pendant les razzias. On peut citer parmi les célèbres tiedos Demba War Sall, qui était le Farba Kaba, chef des Tiedos de Lat Dior, qui s’est finalement dressé contre Lat Dior, lorsque celui-ci est devenu musulman. Les Ceddos luttèrent aussi bien contre l’avancée de l’impérialisme arabo-musulman.

Les Tiédos étaient très attachés aux valeurs et à la spiritualité traditionnelle. Le mot Tieddo désigne aussi la tradition d’origine des Wolofs. Durant le XIXe siècle, on assiste à une véritable insurrection de cette classe guerrière, suite au bouleversement de la société, marquée profondément par la traite atlantique et l’avancée des colons européens. Au temps de la pénétration des colons français, les Tiédos devinrent de grands résistants, s’organisant, pratiquant la guérilla, ils étaient les gardiens de la tradition tiédo. Pour eux l’honneur (« Jom » – le principe de Jom Sérères2) était la plus importante des valeurs, ils n’avaient nulle peur de la mort et c’était une honte pour un thiédo d’aller à la guerre avec son ami ou son frère et de revenir sans lui : il préférait se faire tuer ou se suicider sur place plutôt que d’être accusé de fuite devant l’ennemi.

Le mot Ceddo est aussi utilisé chez les Peuls et les Toucouleurs. Il désigne chez les Toucouleurs le noble guerrier d’origine purement royale et aristocratique, souvent c’est un Peul, de la caste des Sebbe. (Voir les Mbegnu Ghana). Les Denyankobé – dynastie de Koly Tenguella –, premier Saltigui du Fouta-Toro, sont de la classe des guerriers Ceddo.

JAMBAAR

jambaar

En wolof, «jambaar» désigne une personne courageuse,  au temps des anciens royaumes il désignait les chevaliers, les combattants, actuellement il est fréquemment utilisé en référence aux soldats sénégalais.

Le jambaar défend des idéaux, ou ceux de son pays, de manière plus générale il est un héros. Cheikh Ahmadou Bamba n’est pas un soldat mais il est considéré comme un héros, noble pour une grande partie de la population sénégalaise. Il s’est battu contre l’ennemi colonisateur. Il instaure une nouvelle vision de l’Islam, considérée comme « progressiste ». L’envoyé de Dieu, comme il est souvent appelé aura laissée derrière lui un mouvement en perpétuelle évolution.

Sun Ra aussi est considéré comme un héros, plus particulièrement dans son film Space Is The Place, dans lequel, il se place en tant que « messager », messager d’une révolte, d’un changement, d’une utopie politique mais surtout de sa propre genèse. Comme désigné pour apporter le message d’une révolte sur Terre. Le côté spirituel de l’œuvre de Sun Ra n’est pas négligeable, lui même issu d’une famille très pieuse, la religiosité serait ici apparenté au cosmos. Luttant à la fois pour les droits civiques et l’intégration de l’homme noire dans l’histoire américaine, il fait appel à des temporalités historiques lui permettant de « légitimer » la place de sa communauté dans l’Histoire (cf Égypte Antique), comme « un retour aux origines » qui auraient été coupées par la traite négrière.

Le héros devient donc emblème, icône, personnage, personnage mythifié, il se détacherait de par son engagement politique, militaire ou religieux du « commun des motels », l’expression « érigé au rang de héros » insinue un changement de milieu, un glissement vers une sphère difficile à atteindre : l’héroïque.

La construction du héros, se fait par le mythe, l’image que l’on forge autour de lui. Accompagné par des prouesses, des actes légendaires, son humanité s’efface pour devenir un mythe. Le lien fait entre Cheikh Ahmadou Bamba et Sun Ra serait celui du mythe qui les entourent de manière différente. Sun Ra aura lui-même participé, fabriqué son mythe, sa genèse des les années quarante en affirmant ne pas faire parti de cette Terre, étant un être de Saturne, il aurait fait l’objet d’une téléportation étant plus jeune. Cette « téléportation » pourrait être assimilé à un épisode que l’on retrouve dans beaucoup d’écrits religieux, « l’appel de Dieu » « La lumière divine » « l’illumination ». Il se détache lui-même de sa mortalité, en employant un registre science-fictionnel par le biais de saturne, une terre méconnue.

Pour Cheikh Ahmadou Bamba, le mythe se créé par la multiplicité d’histoires relayées à travers le pays autour de « ses exploits », il aurait marché sur l’eau, vécu dans une avec un lion affamé.

La notion de héros reste liée à l’exploit, l’inattendu, ou ce qui n’est pas commun. Le héros traverse les temporalités, passé, présent, futur, comme un relais.

acte_1 GOX

Elle marchait depuis des heures face au soleil plombant. Ce nom lui apparaissait de manière spectrale à chaque pas qui la menait vers la place symbolique de son héros.

-JAMBAAR.

Depuis plus d’un millénaire les récits et les légendes s’étaient croisés, comme une guerre sainte des esprits sans jamais abîmer la mémoire de cette figure légendaire.
Son parcours grandissait de jour en jour « même mort, il tue encore ». Des milliers de livres aux histoires différentes se faisaient garants de la quête initiatique de cet homme. Il vivait depuis plus de 300 ans au sein des esprits de ce pays, chacun ayant son histoire à raconter. Pour certains il était un guerrier, pour d’autre un sage, et occupait même un siège à l’assemblée nationale malgré son absence physique, l’esprit suffisait.

Les décennies passèrent, mais les pratiques anciennes perduraient. À Gox en l’an 2120 il n’était pas non plus rare de croiser des vendeurs à la sauvette armés de porte-clefs hologrammes à l’image de B. Son image restée intacte évoluait en même temps que l’avancement technologique mondial.
 1000 ans se sont passés depuis son avènement, celui du guerrier au sang-froid « on nous tue, on ne nous déshonore pas ». Portées par des mégaphones accrochés aux murs de la cité, ce slogan était scandé toutes les quatre heures par des voies métalliques. Une ville qui semblait marcher à l’unisson, mais ce son était celui de voie(x) multiples. C’est sur la place de l’indépendance que nous trouvions de diverses significations à ce monument.

 Qui célébrions-nous ?

Le Gox, la fête nationale, était devenue coutumière… Ngiangou décida de répondre à l’appel .
Arrivée à la place de l’indépendance, divers monuments et statues se trouvaient dispersés sur ce terre-plein au milieu du grand boulevard, dont l’autel des talibés qui s’étaient battus pour leurs valeurs théocratiques. Sur la gauche de ce monument mémoriel se tenait une petite statuette à l’effigie des tiédosaris qui, 200 ans après le couronnement du Cheikh, se rebellèrent pour un retour aux valeurs animistes.

Posés en arc-de-cercle, au fond de la place, une rangée de photos concernant les puissants de cette terre devenue le Gox. Ces photos étaient recouvertes d’un film plastique, la matière rendait floue la perception des visages, le temps avait fini par les abimer.
Mais le monument le plus impressionnant était celui d’un homme drapé dont les yeux gardaient un calme imposant. Celui d’un grand homme que ce pays adorait depuis la fin du XIXe, qui s’était battu contre la colonisation et pour l’instauration d’un nouvel état théocratique.
Dans cette ville entourée de ruines et de bâtiments touchant le ciel la et terre, des lignes formées par ces constructions découpaient le paysage. Ces tracés à droiture approximative avaient tendance à pencher vers la terre, nous finissions par nous demander qui de la terre ou du ciel était incliné.
Il semblait que le temps s’était arrêté face à la représentation de cette figure religieuse – INTACTE.
Les écrans LED longeant les trottoirs faisaient office de murs de graffitis, hackés par des groupes de jeunes, les slogans publicitaires se transformaient en hommage au grand -B.

Les écrans détournés de la grande ville nous envoyait ces messages.

Nous sommes en l’an 320 de l’ère B. en 2173 selon le calendrier chrétien.

Les murs nous parlent, nous raconte les histoires singulières et collectives du Cheikh, mais aujourd’hui grâce à ces hologrammes, nous pouvions lui parler. B. FEPP, oui, il l’était, partout. Sur les murs, les écrans, les porte-clefs,  et surtout imposant sur la place de l’indépendance.
Les nouvelles technologies avaient réussies à le ressusciter ou du moins faire de son image, une image en mouvement en appelant un autre, l’élan dynamique qu’un personnage saint peut procurer à ses disciples le pensant mort mais se trouvant  fictivement en vie, actif, là, sous leurs yeux. Ces hologrammes ne parlaient pas, ils ne parlaient jamais, et c’est ce silence qui donna sa force aux milliers d’interprétations qui s’en suivirent. B. n’était plus considéré comme la parole, mais comme catalyseur d’un passé.

Aujourd’hui nombreux sont les marabouts se raccrochant à une généalogie douteuse, légitimant leur faits et gestes par une supposées descendance familiale. Et c’est ce que Ngiangou essayait de contrer depuis des années. Elle cherchait à revisiter les textes, si nombreux, qu’elle songeait souvent à abandonner. Les questions et les doutes finirent par la submerger et cette histoire qui se voulait si grande et unique lui semblait dorénavant fragmentaire, parcellaire et même lacunaire. lorsque qu’elle croisait les chercheurs homologués par l’Etat, CC pour les chercheurs du Cheikh.  N’étant pas historienne, sa légitimité faisait profil bas
Croyaient-ils eux-mêmes en leurs écrits ?

Ce fut lors d’un après-midi tout à fait banal que Ngiangu fit la rencontre de Makumba, un vieillard fluet dont le corps paraissait presque invisible sous son grand boubou d’un blanc virant au gris, grisé par les nuages de pollution menaçant la ville devenue sainte.
Ngiangou se dirigeait vers le port marchand de la ville. Comme attirée par un point fixe qui l’attendait vers l’ancienne gare. Elle voulait simplement fuir le soleil et rejoindre le peu de fraicheur qui s’y trouverait. La lumière écrasante rasait les murs, et trouver de l’ombre à ce moment de la journée était impossible. Les rues étaient vides, les habitants de la ville restaient chez eux ou dans leurs bureaux climatisés fuyant la chaleur. Il était rare de croiser des gens à ce moment de journée, surtout des vieillards comme Makumba.
L’air concentré, et le pas vif,  la jeune femme suivait sa trajectoire invisible et passa à côté de ce vieillard au pas lent et à l’allure flottante. Lorsqu’elle atteignit le seul arbre de la rue, le seul point ombragé qu’elle eut aperçu depuis sa sortie, elle entendit derrière elle « Jeune fille je peux te raconter une histoire » sur un ton ni affirmatif ni même interrogatif. Elle se retourna et trouva derrière elle le vieillard au regard narquois égrainant son chapelet.

Elle se laissa emporter par la proposition du vieil homme,  et débuta alors une longue déambulation dans la ville accompagnée par ses récits. Ngiangu découvrit des lieux insoupçonnés comme les ruines d’un passé pas si éloigné.

Marchant à une allure assez lente pour ne pas transpirer, Makumba et Ngiangu s’arrêtèrent devant une vieille bâtisse . Makumba parlait avec assurance de cette maison – qu’il appelait « Le commencement » et qui aurait accueilli durant cinq ans le Cheikh, lorsqu’il fut persécuté par les colons. Il assura que cette maison avait vu naître les idées révolutionnaires et d’émancipation de ce grand homme pour sa patrie. Mais pourtant elle n’avait jamais été répertoriée au patrimoine ou même énoncée dans un quelconque récit historique parlant de B.
Le bâtiment était vétuste, aujourd’hui squatté par quelques jeunes qui y trouvaient un refuge pour échapper, dans la journée, à la chaleur écrasante de la ville. Ils y entrèrent, levant les jambes pour  éviter les gravats. Pour monter à l’étage il fallait emprunter des escaliers à l’armature en fer rouillé apparente. Une fois à l’étage, au bout du couloir, une petite pièce aux murs tapissés d’écritures finement calligraphiées. Ngiangu trouva la pièce étrange et commença à déchiffrer, dans un arabe littéraire et approximatif, ces bribes de phrases mentionnant des noms de disciples connus, et des conseils sur le vivre en société. Troublée, elle prit du recul pour saisir mentalement l’image de cette pièce. Elle pensait que tout le monde aurait pu écrire ce genre de choses sur les murs, au nom du Cheikh ou simplement en référence. Makumba lui jura que ces écrits étaient plus anciens qu’elle et que lui-même. Ils seraient donc le début du livre tant connu et auquel tout le monde se réfère depuis plus de deux siècles.

Une fois sortis de la maison, ils continuèrent leur marche sans un mot. L’étudiante suivait les pas du vieillard se demandant où cela la mènerait. La chaleur était toujours aussi accablante, mais le soleil commençait à tourner, il était seize heure. La lumière était maintenant teintée par un filtre orange, moins blanche que le soleil de midi, moins aveuglante. La marche des deux compagnons éphémères suivait maintenant la corniche, à leur gauche l’océan, apprêté d’une nappe dorée que le soleil lui fabriquait. Nous dépassions la prison de Reubeuss pour arriver dans une petite allée, sans importance, il n’y avait rien autour, ni maison,  ni végétation, aucun accès, juste des pierres. Le vieillard pris une de ces pierres rouge et violettes criblées de petits trous, comme si un liquide arrivé à ébullition avait été versé puis séché par le temps. Sous cette pierre quelques signes y étaient apparents, comme creusés. Estampillée par des formes presque hiéroglyphique, elle était en fait le signe de la première communauté formée par B. Une trace presque effacée par le temps, la profondeur du signe n’était presque plus visible. Ngiangou se demanda comment le vieillard avait pu apercevoir une telle chose dans un endroit qui lui paraissait à elle si insignifiant. Il lui expliqua que ce mur qui encerclait la prison et donnant sur cette petite allée, était autrefois l’endroit où les disciples de B. emprisonnés par l’administration coloniale se faisait passer des messages. Ces signes métaphoriques ne pouvaient être interprétés que sous forme de proverbes. Le vieillard lui fit alors la lecture de cette pierre « Même un lion ne pourra te défier ». Cette phrase énigmatique était autre qu’une référence à cet épisode mythique de B. Poussé dans leurs retranchements, et face à la puissance de B. l’administration coloniale décida de l’enfermer dans une cage avec un lion affamé. A leur retour, le lion n’avait toujours pas mangé le grand homme.
Ngiangu se demanda comment ce mythe avait-il pu être relayé sur cette pierre abandonnée, et inexistante aux yeux de tous.
Des bribes d’histoire prenaient forme sous ses yeux. Un vendeur apparu dans l’allée, au bout de ses doigts, pendait une armée de petits hologrammes porte-clefs, l’image de B toujours impassible ressurgit.

L’appel du muezzin de la grande mosquée sonnait maintenant dix-sept heures, la corniche longeant l’océan toujours couvert par cette nappe d’un orange doré était maintenant envahit par les voitures, abandonnant le centre-ville a son vide nocturne.
Le bruit de la cité se déplaçait en périphérie, amenant avec lui un concert de klaxons, de pots d’échappement charbonnant les murs de la prison, les cris des chauffeurs mécontents, le son métallique et grésillant des radios, les conversations téléphoniques, et le chant des disciples partis prier au bord de l’océan. Ngiangu se demandait toujours comment ce si petit centre-ville pouvait accueillir pendant ces journées l’entièreté d’une ville pleine à craquer.

Comme prête à dégurgiter le surplus de ces informations, à la lisière de son estomac, la cité paraissait tenir bon, nous donnant l’impression que ce brouhaha était chose naturelle. La forêt de bâtiments chatouillant le ciel était maintenant imperceptible, le nuage gris et épais, rabaissait ce ciel d’un étage, lui créant comme un nouveau toit.

Les deux compagnons se dirigeaient maintenant vers la sortie du centre-ville, le silence créé entre eux n’avait rien de dérangeant, au contraire, il laissait ces bribes d’histoires coaguler dans leurs esprits.
Le vieux lui dit calmement qu’il souhaitait l’emmener à un troisième lieu, toujours aussi mystérieux, il n’en dit pas plus. Ils longèrent alors la corniche, marchant d’un pas sûr, passant la ceinture de voitures impatientes, crachant leur mécontentement par les pots d’échappement charbonneux.

Arrivés à l’entrée de médina, ils prirent la direction d’une petite ruelle ombragée, entre deux maison, un puits en brique de terre rouge. Il était rare de trouver aujourd’hui des constructions en terre, toutes les maison étaient fabriquées de ciment douteux, donnant une obsolescence presque programmée aux bâtiments de la ville, pas plus de trente ans. Mais ce puits, vieux si l’on en croyait les dires de Makumba, portait en lui les traces d’un récit particulier.
C’est en se penchant légèrement vers l’intérieur qu’on y trouvait à nouveau ces formes hiéroglyphiques aperçues plus tôt au dos d’une pierre. Cette fois le récit se faisait plus long, recouvrant le puis sur une profondeur incroyable. Nous ne pouvions en apercevoir le fond, rempli d’eau.
Le vieux ouvrit la bouche, Ngiangou n’avait pas aperçu le son de sa voix depuis leur départ de la prison. Il lui affirma que ce texte est un message de B., à l’attention de ses disciples.

La nuit tombait sur la ville, en s’éloignant du centre, les bâtiments se rapprochaient du sol. Les récits que Ngiangu avait écouté toute la journée lui posèrent question.
Abandonnant l’idée que les récits du Cheikh étaient ceux dictés par l’Etat, elle senti en elle un immense vide. Les mots coulaient lentement sur elle, se rattrapant parfois au creux de sa bouche. Elle essayait de les rattraper, les remettre en ordre, mais ils continuaient leur chute. L’histoire qu’elle connaissait depuis toujours, celle qu’on lui avait apprise s’entre choquait désormais à la résonnance des mots pronocés par le vieux Makumba.

Avait-elle maintenant le droit de croire en son propre récit ?

acte_2 FANTÔMES RÉSISTANT-E-S

Vue d’en haut la ville semblait inexistante. La nature semblait inexistante. La vie était inexistante. Un­ bleu profond avait remplacé la couleur de la terre, et le gris fumé des squelettes de ces bâtisses anciennement construites pour glorifier la nation Beta rasaient le sol. Il était rare de trouver des herbes dans cette région, leur apparition était comme spectrale. Le spectre d’une région autrefois reluisante de plaines d’un jaune brillant, doré, annonçant le vent au rythme crépitant du frottement des épis de maïs.
Fantomatique, oui cette ville l’était dorénavant, laissant apparaître ces êtres décharnées, incarnés par leur tristesse de leurs pertes. Il n’était pas rare de voir bouger quelques briques posées au sol, comme si c’est fantômes voulant s’y assoir essayaient de former avec ces débris, des sièges. Souvent posés en cercle, ces sièges tombeaux donnaient presque l’impression d’un cercle privilégié de parole, un cercle ou s’exprimait frustration, incompréhension, mal être et tristesse.

La terre était-elle morte ?

Le 30 mai dernier, la flotte robotique du gouvernement ennemi, Sirius, attaquait la nation Beta pour des divergences sur le traçage de la frontière qui les séparaient. Pour Sirius la seule solution a été d’éliminer le pays voisin afin d’en effacer les traces et la frontière qui devait les diviser.
Les âmes du Beta menaient elles aussi une lutte, celle de garder leurs terres inoccupées par l’ennemi, et redonner place à la nature, flamboyante qu’elle fut, une résistance fantomatique qui en réfrénait plus d’un.
Les fantômes résistants.

Le dernier conflit avait anéanti le paysage, nous donnant l’impression qu’aucune forme de vie n’avait pu demeurer sur cette terre.

Ici, rien ne semblait vivre. La lourdeur du silence sur le paysage, il avait même l’air d’y peser si fort que plus rien ne pouvait sortir de cette terre au bleu profond. Le vent se faisait rare, les mouvements de la poussière aussi alors. Quand il se manifestait, aucune résonance ne se faisait entendre. Le son du sable glissant sur une feuille morte, pas même ce son émanait de ce paysage figé.
Le silence, vrombissant,  celui qui se longe au fond du tympan, agissant comme la pression atmosphérique qui vous bouche les oreilles. Ni animaux, ni humains, insectes , cyborgs, ou robots ne semblait mouvoir ce paysage ligoté. Si même le son, et les fréquences étaient mortes, que restait-il ?
Il était difficile d’imaginer terre si aride, et sans vie, voir impossible, comme tenter de se représenter mentalement l’infini de l’univers.
On imagine les planètes, encore une autre, les constellations, encore une autre, en les additionnant, les multipliant, mais combien de fois encore ?

L’horizon avait l’air d’avoir été tracé à la règle, une droiture que l’on ne pouvait concéder à la nature. Ici la géométrie n’était pas variable. Comme empaqueté, prédécoupé le paysage avait été modelé machinalement par des explosions à l’impact symétrique et calculé. Il y a bien longtemps que nous n’utilisions plus nos mains pour modeler les choses, armes et technologie avaient été abandonnées au sort de machines codées pour irradier. Ce conflit avait fini par morceler la terre en une multitudes de carrés dont la profondeur variait par l’intensité des impacts reçus.
Un satellite avait pu récupérer des images, vu du ciel,
comme superposés les uns sur les autres, des segments coupaient avec sévérité le terrain.

La ruine la plus haute de ce paysage était celle du mausolée dédié à la grande Mame Diarra. Au loin nous pouvions apercevoir comme une source de lumière. La fine couche d’or qui couvrait la petite tour pyramidale du mausolée éclairait le bleu profond de la terre. Autour de la pyramide un carré de végétation s’était formé, comme si la lumière dorée avait un impact sur la pousse de ces herbes à l’allure étrange. En effet nul habitant de cette terre, ni même du pays voisin n’aurait pu identifier ces feuilles triangulaires d’un orange vif et d’un jaune presque fluo. Il y avait une dizaine de fleurs comme celle-ci, encadrant de manière quasi symétrique le mausolée. Dans ce paysage dévasté, ce carré de vie et de couleur paraissait comme un mirage, nous ne pouvions imaginer nature aussi luxuriante et flamboyante. Les hautes herbes qui parsemaient ce carré fleuri donnaient l’impression de vouloir protéger cette ruine grandiloquente amenant avec elle l’espoir que la ville pouvait renaitre.
Sur la droite de ce carré, un cercle de sièges tombeaux surement formé par les fantômes résistants. Peut-être venaient-ils ici aussi se concerter, admirer la nature flamboyante et la surveiller. Car cette nature semblait si paisible dans la pénombre de la ville, elle n’avait pas conscience de la catastrophe qui l’entourait, ou peut-être  que si,  mais elle s’en fichait, elle comptait lui ramper dessus, étaler ses couleurs vives sur le bleu profond de cette terre.

Cette région du monde était maintenant considérée comme inhabitable, échappant à tout contrôle.

La nation

« La nation, l’état, étatique, statique, le pays, ce-pays, le territoire, le terrain, la propriété, le propriétaire et la priorité, une zone, zoner, zone de non-droit, no-go-zone, N’Y ENTREZ PAS, enclavé, enfermé, comme cette cité, cité un peu plus haut dans les journaux, inatteignable par ces frontières, cas barrières, ces barbelés, ces murs, son tracé approximatif, le passage, passer, entrer, forcer, rêver, appartenir à ce territoire rêvé, cette contrée, cette terre, terrien, tu n’es rien, RIEN A FOUTRE DE CE-PAYS, cette limite, ce cadre, cette boîte infranchissable, une utopie pour certains, délimitée, limitée, encerclée, fermée, contrôlée, justifiée, justifier ce-pays, ce sol, cette matière terre, ou ce territoire administratif, administré par l’administrateur colonial, volant ce-pays, ses chefs, décidant, dissidents, décisionnaire, résistant pour ce pays, IL EST A MOI, je le prends, je me l’accapare, je l’étiquette, j’y plante mon drapeau, mes couleurs, mes idées, vos idées, égoïsme ironique et macabre, appartenance toujours tracée délimitée, imaginée, permis, père et mère, c’est par la mer que passe, que pars, qu’apparaît, disparaît, englué, englouti, noyé dans ce rêve qu’on m’a fabriqué, bricolé, donné, imaginé par vos soins, vos mains voraces que J’AI VOMI quand j’ai vu que tout ça n’était que machination sans machine parce que je ne peux que mâcher mes mots, voilà c’qui reste après avoir trié, sélectionné, recadré, découpé, décharné sans humaniser, enlevant, défaisant, grattant, prélevant, m’ordonnant de faire ce qu’il vous plait, sans me consulter, me demander, me dessiner ce dessein, dit sincère pensé comme vérité, l’obligation, la vraie, la loi, la loyauté, dictée en dictature, dictat, dite, différenciée par ces dires aux dix vérités, donnez-moi, glanez pour moi ce récit auquel je dois m’identifier, reconnaître, dans lequel elle m’a vu naître, MA PATRIE, patriotique, tiquée, MAIS T’ES QUI TOI, obligé, contraint, à se plier, à la règle, la mesure dosée, effilochée, qui se targue d’être l’unique, sans discuter, sans imaginer l’envers de l’endroit où elle se trouve, la pitié, QU’EST-CE QU’ILS EN FONT EUX DE VOTRE PITIÉ, calibré par les héritiers d’une nation empoisonnée, bricolée, fragmentée, non historiographiée, graffez sur ces murs votre propre vérité, celle que vous pensez être véracité, citez la juste une seule fois, comme un hymne, un appel, la pelle qui creuse, cherchant, sa propre histoire, écrivant, datant et réinventant une mélodie manier par les maux, les mauvais, les moins bons qu’on me dit, mais c’est la leur, d’histoire, alors laissez-nous décider, embarquer sur cette route que vous appelez altérité, alter ego, alternative, alors j’hâte le pas sur cette contrée native, hâtive, attention à ne pas trop vous hâter, vous risquerez l’accablement, le mensonge, mais sans la nuit d’été, vous resterez dans l’obscurité du non identifié, ce besoin de marquer, numéroter, fliquer, vérifier, automatiser, dématérialiser, lister, numéroter cette norme qu’il faut qualifier d’innommable, nommé dans un élan de supériorité supposée superposer un modèle inchangé qu’on a du mal à faire évoluer, il faut alors stigmatiser, enrayer, et bouffer tout ce qui est de côté, ce qui ne veut pas rentrer dans cette boîte qu’il ne faut surtout pas casser, brusquer, enflammer, exploser, dénaturer, par peur que votre authenticité soit balayée, d’un souffle, d’un coup, coup d’état, dirigé par L’ÉTAT D’ÂME DU DAMNE, amené à vriller, dégommer, les plots limitant la vitesse de votre pensée, moi j’essaye d’immerger, de balancer ces préjugés, ces regrets inavoués, cachés, nécrosés dans ce tissu d’anciennetés, fustigés, vestigés, vestige d’un passé qui doit être assumé, éclairé, crié, décrié par la critique criarde maintenant cryogénisée, elle gémit, agonise, encerclée, égorgée, tout ça parce qu’elle a essayé de résister, alors on la hache, on la dispatche, on la tâche, congelées, fixées, agrafées, clouées, collées, cette lisière est emmurée, par son tracé crayonné, piqué de bouts de verre cassés, balayé, machinalement, robotiquement ou l’aurait espéré, créé des êtres articulés, formés à déblayer, mater, frapper, gazer, injurier, déshumaniser, empoigner, fusiller tout ce qui doit être écarté, on y pense, on le voudrait, déléguer le sale boulot, le synchroniser, l’informatiser, le scripter, l’automatiser, le teaser d’une société rêver entièrement mécanisée, écartelée, flippée, flippante, sacrément pratique, plus besoin de voir, sentir, la merde qui nous tient, celle qu’on veut oublier, délayer dans des litres d’eau salée, celle qu’on regarde, sans rien faire, paralysés, enlisés, emmerdés, aveuglés, obstrué, bouché, je feinte, la solution, la dissolution de l’être, en essayant d’oublier mon autre, mon hôte, en lui ôtant tout ce qu’il lui restait d’important, lui prélevant, décortiquant, incisant, découpant, martelant, ciselant, modelant un assemblage d’images, qu’on me montre, avec lesquelles on me gave, me tanne, à se demander si c’n’est de la science-fiction, en friction, éphémère dictions aux vieux dictons, mais d’où viennent-ils, te plaisent-ils, ces tirailleurs, railleurs oubliés, exécutés, persécuté, gommé, enfant de la passivité, de l’agressivité, non, il n’y a rien d’étonnant, détonnant, publiquement, uniquement, manquement d’histoires, dénouement qu’on voudrait hasard»

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